Le prix Nobel pour les nuls

Il est difficile d'en douter : 2011 est, sera une grande année à l'échelle de l'histoire du monde ; de celles qu'on n'oublie pas. De celles qui comptent.
Deux dictateurs, Ben Ali et Mubarak, sont tombés avant le printemps ; un troisième, Kadhafi, vacille sous les coups de boutoir de la coalition et les imitera peut-être avant l'été ; d'autres régimes de la région encore pourraient suivre ; l'Afrique également, avec en Côte d'Ivoire le départ imminent de Gbagbo. La première moitié de l'année n'est pas encore écoulée que déjà le vent de la démocratie, source la plus fiable de progrès et de paix, souffle plus fort que jamais dans des poumons qui l'ont trop peu souvent respiré.

La triple catastrophe japonaise, séisme puis tsunami puis incertitude nucléaire, vient encore assoir la place de 2011 dans les livres d'histoire. À l'espoir démocratique offert par les révolutions arabes succèdent, au Japon, l'effroi et l'angoisse. L'effroi de voir deux catastrophes naturelles consécutives engloutir en quelques heures des villages entiers ; l'angoisse, indécente peut-être mais humaine à coup sûr, de se surprendre à se demander : et nous ?

C'est dans ce contexte mêlé d'espoir et d'incertitude, après quatre mois qui ont plus modifié notre perception du monde que les quatre années qui les ont précédés, qu'Edgar Morin, Michel Rocard, Peter Sloterdjik et Richard von Weizsäcker viennent de publier dans Le Monde une tribune en soutien à la candidature de Stéphane Hessel pour le prix Nobel de la paix 2011.

Alors soyons honnête : mon intention première était de démonter méthodiquement, paragraphe par paragraphe, argument par argument, ce texte collectif. J'entendais appuyer aussi fort que possible sur les quelques points qui me semblaient les plus importants ; dire que l'essentiel de l'argumentation repose sur l'idée que “Stéphane Hessel a toujours choisi le bon camp” (sic) ; que l'essentiel de l'héritage intellectuel du personnage, exposé en 27 pages tout juste dignes d'une rédaction de lycéen, repose sur l'idée que Nicolas Sarkozy, le grand capital et Israël sont très méchants ; qu'il n'est ni juif, comme il prétend l'être pour tout s'autoriser, ni co-auteur de la Déclaration universelle des droits de l'homme, comme il le laisse dire pour tout recevoir ; que même le plus grand des courages, avoir été résistant en 42, n'autorise pas le plus petit des outrages.

Je comptais développer tout cela par l'index, mais je me rends compte que c'est inutile, au fond : en réalité, ces quatre messieurs, et avec eux leur héraut gavé d'hommages et d'interviews, n'ont rien compris.

Les bouleversements exposés plus haut devraient replacer en perspective les petites actualités nationales, surtout quand elles tiennent en 27 pages. Le courage des démocrates tunisiens, des manifestants de la place Tahrir ou encore des rebelles libyens, le drame qui a frappé le Japon, l'incertitude qui plane sur la Côte d'Ivoire, tout cela remet naturellement en cause les perceptions du monde étriquées héritées du XXème siècle, dans lesquelles la seule ouverture sur l'international est un appel au boycott de ce qui demeure, pour le moment, la seule démocratie du Moyen-Orient.

En 2010, proposer d'attribuer le prix Nobel de la paix à Stéphane Hessel aurait été ethnocentré et idéologique. En 2011, c'est simplement absurde.

Tant mieux.

 
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