Les ravages de l'indignation sélective

(Texte initialement publié par le think tank EALI)

En montant dans le métro qui m'emmenait au travail hier matin, je remarquais une affiche de “Save Darfur”, une alliance d'organisations non gouvernementales luttant pour la sensibilisation du public sur le génocide qui sévit actuellement dans cette région du Soudan.

Le message, en substance : déjà plus de 400 000 morts, et personne ne fait rien. On ajouterait presque : et tout le monde s'en fout. Nous avons l'esprit ailleurs.

Côté européen, Jacques Chirac, Romano Prodi et Jose Luis Rodríguez Zapatero s'activent pour échafauder un nouveau plan pour la Palestine, une “initiative commune” dont le caractère pour l'instant fort sommaire laisse à penser qu'elle ne puise sa raison d'être que dans le drame de Beit Hannoun. Le chef d'Etat espagnol déclarait d'ailleurs : “La situation s'est tellement détériorée qu'elle exige une réaction urgente de la communauté internationale.” Et le Président français de surenchérir : “Face à la situation dramatique (…) au Moyen-Orient et en Palestine en particulier, (l'Union européenne devrait y) initier des réformes indispensables tant morales que politiques.”

Pendant ce temps-là, on meurt au Darfour. C'est un territoire à peine plus petit que la France (environ 500 000 kilomètres carrés), où se déroule depuis juillet 2003 ce qui semble devoir constituer le premier génocide du XXIème siècle. A cette période, le gouvernement de Khartoum décidait de répondre à l'insurrection de factions issues des tribus du Darfour non plus en utilisant sa propre armée, régulièrement défaite, mais par le biais des Janjaweed, des milices arabes financées et dirigées à distance. Depuis l'été 2003, donc, les Janjaweed attaquent systématiquement les villages darfouris, brûlant, violant et massacrant sauvagement la population noire de la région.

Adoptée par le Conseil de sécurité le 31 août, la Résolution 1706 prévoit l'envoi au Darfour de 22 500 casques bleus en soutien des 7 000 soldats de l'Union africaine déjà présents.

Devant la fermeté initiale de l'opposition soudanaise (les autorités locales ont même ordonné, le 22 octobre, le départ de l'envoyé spécial des Nations unies), seulement deux cents soldats de la paix ont pour l'instant posé le pied au Darfour. A partir du 1er septembre, l'armée soudanaise déclenchait une offensive majeure, avec notamment des bombardements de populations civiles. Pire : selon le quotidien allemand Die Welt, la Syrie aurait testé, en juin dernier, des armes chimiques sur la population du Darfour. Peut-être les Syriens se sentaient-ils en reste devant la fièvre nucléaire iranienne…

Pourquoi, alors, ce silence assourdissant ? Après un XXème siècle qui restera à jamais marqué par les génocides, comment expliquer que le premier du XXIème siècle soit si peu couvert par les médias européens, et surtout que la communauté internationale n'ait pas mieux cherché à éviter ce qu'elle n'a pu résoudre que beaucoup trop tard en ex-Yougoslavie et au Rwanda ?

Il convient également de se demander, avec Nicholas Kristof, reporter du New York Times au Darfour, pourquoi les musulmans ne se mobilisent pas davantage contre le massacre de centaines de milliers de leurs coreligionnaires. Trois raisons sont avancées par Kristof : il s'agit d'un conflit entre musulmans ; il existe un certain racisme anti-Noir dans le monde musulman ; et surtout l'idéologie : “le récit arabe (…) se concentre sur le colonialisme occidental et les pêchers du sionisme. Il n'y a pas beaucoup de place pour se préoccuper de l'oppression de musulmans sur d'autres musulmans, qu'il s'agisse de Kurdes, de Sahariens de l'Ouest, ou de Darfouris.”

C'est probablement, comme le soulignait Bernard-Henri Levy dans La barbarie à visage humain, que la crise du Darfour est l'une de ces “guerres oubliées”, pas assez chargées idéologiquement pour retenir toute l'attention qu'elles méritent. Jeffrey Friedman expliquait dans un récent essai qu'il existe un “arbitrage pervers” entre ignorance et idéologie : “Moins de la première conduit généralement à plus de la seconde.” Car c'est bien la fonction des idéologies, rappelle Friedman, que de rendre le monde plus lisible en fournissant une grille de lecture de l'actualité qui donne un sens à l'histoire.

Le sens que la crise du Darfour donne à l'histoire, les Européens ne veulent pas en entendre parler. Tout se passe comme si le “Plus jamais ça !” de l'après-guerre, conçu au départ comme un bouclier moral contre la barbarie, s'était peu à peu transformé, mutatis mutandis, en une recherche insensée de la paix à tout prix, une imperturbable volonté de dormir sur ses deux oreilles, cette obsession même qui a conduit aux accords de Munich. Après s'être levée comme un seul homme contre la guerre en Irak, voici que l'Europe ferme pudiquement les yeux sur le Darfour. Voilà pourtant un dossier sur lequel cette nouvelle unanimité serait la bienvenue, tant que les Américains seront trop occupés par l'Irak pour donner plus qu'une simple impulsion.

Jeudi 16 novembre, le ministre soudanais des Affaires étrangères déclarait accepter le principe d'une “opération hybride”, composée de soldats de l'ONU et de l'Union africaine, à condition “que le commandement des troupes (reste) africain”.

Il était temps.

 
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