Dire “Je suis Charlie”, pour quoi faire ?

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C’est bizarre, je me sens presque coupable — ou un peu con — d’avoir besoin d’écrire sur l’attentat contre Charlie Hebdo. Peut-être parce qu’une voix en moi me répète que ça ne sert à rien et que dans l’absurdité il n’y a finalement pas grand chose à dire. Ou parce que j’aurais horreur de passer pour un de ces gens qui écrivent n’importe quoi n’importe comment parce que sur un événement pareil il faut bien écrire quelque chose.

Je ne sais pas. Toujours est-il que le besoin est là et qu’il ne part pas, alors allons-y. Voici, sans essayer d’être très original, non pas les leçons que je tire de cette atrocité, mais simplement ce qu’elle m’inspire.

La première chose, c’est qu’on réalise dans ces moments combien la vie humaine est fragile. Elle ne tient qu’à un fil.

Qu’on soit chrétien, musulman, juif ou athée ; dessinateur, économiste, policier ou agent de maintenance ; que sais-je encore : toute une vie de pensées, d’aspirations, d’amitiés, d’amours, de travail… que tout cela puisse cesser d’exister en si peu de temps au contact de la barbarie ivre d’elle-même est intolérable, inacceptable au-delà des mots, des partis ou des idéologies. Le respect dû aux morts, c’est le respect dû à ces vies si importantes et si brutalement interrompues. C’est le respect dû à la condition humaine.

Dire « Je suis Charlie », ce devrait donc d’abord être une marque de respect pour le caractère sacré de la vie humaine.

Aussi toutes les tentatives de récupération, de la plus idiote à la plus abjecte en passant par la plus perverse, sont inadmissibles précisément parce qu’elles manquent au respect élémentaire de ce qui fait de nous des êtres humains. Je pèse donc mes mots au moment d’écrire les quelques lignes qui suivent.

Parce que la seconde chose que m’inspire ce carnage, c’est combien nos libertés sont chères. Elles sont si chères, écrivait hier Neil Gaiman, qu’il se trouve des gens pour tuer ceux qui osent en jouir. Elles sont si chères, autrement dit, qu’elles peuvent coûter cette vie si fragile et sacrée que nous partageons tous.

Voilà de quoi remettre en perspective d’une part, bien sûr, les mille et unes revendications plus mesquines les unes que les autres qui font le quotidien de nos sociétés démocratiques, mais d’autre part aussi chaque petite entorse que nous tolérons — ça n’est pas si grave, ne crions pas au loup, etc. — au principe et à l’exercice de ces libertés.

Je ne suis pas un grand fan de Charlie Hebdo, pour tout dire. Je trouve leurs provocations parfois un peu trop gratuites pour être vraiment drôles, et j’ai du mal avec leur ligne éditoriale, en dehors du génie potache de quelques-uns. Mais Charlie chérit tellement sa liberté qu’il la pousse dans ses derniers retranchements sans jamais en faire le cache-misère de je-ne-sais quelle revendication ni tolérer la moindre entorse à son exercice.

Dire « Je suis Charlie », ce devrait être s’engager à en faire autant, toutes catégories confondues, individuellement et collectivement. Sans postures ni renoncements.

 
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