La quenelle, la circoncision et les sauvages

Je commence à en avoir un peu marre de n’écrire que sur les Juifs et l’antisémitisme. La semaine dernière, j’ai même failli remplacer ma bio Twitter par une paraphrase de cette réponse de Disraeli à l’adresse d’un parlementaire qui le raillait sur sa judéité :

Oui, je suis juif, et quand les ancêtres de mon très honorable adversaire étaient des brutes sauvages dans une île inconnue, les miens étaient prêtres au temple de Salomon.

Cette phrase m’a rappelé une chose qu’on oublie facilement : que le pire effet de l’adversité, c’est le conditionnement qu’elle produit. Je n’ai pas envie de me définir en fonction d’une horde de brutes sauvages, dans une île inconnue ou dans les rues de Paris.

Mais enfin, il me semble que certaines choses méritent d’être signalées. Deux en particulier.

La première, c’est l’échec retentissant de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme telle qu’elle a été menée depuis l’après-guerre.

On a interdit les pamphlets antisémites de Céline — ceux dans lesquels l’auteur célébré du Voyage au bout de la nuit conseillait de tuer les femmes et les enfants en premier, histoire de garantir l’extinction de la race juive. Résultat : deux générations plus tard, ce salaud parmi les salauds s’offre l’enviable réputation post mortem “d’écrivain sulfureux”.

Comme ça ne suffisait pas, on a voté des lois pour interdire purement et simplement l’expression des idées racistes et antisémites. Résultat : vingt ans plus tard, les antisémites se sont requalifiés en “anti-système”, et la France est le seul pays démocratique où avoir un voisin d’une autre ethnie pose problème à un bon quart de la population.

Comme ça ne suffisait pas, on a forcé dans l’urgence le Conseil d’État à s’asseoir sur deux siècles de jurisprudence, et on demande à paver l’enfer d’une loi antiraciste supplémentaire, cette fois-ci pour étendre l’interdiction aux “gestes et comportements” racistes ou antisémites.

Si ça ne suffit toujours pas, quelle sera la prochaine étape ? Dessaisir le juge au profit des fonctionnaires du ministère de l’intérieur ? Loupé : c’est déjà fait. Faut-il aller encore plus loin ?

Comprenez : le combat est perdu, pas seulement parce que la méthode employée — la censure — ne fonctionne pas ; il est perdu, et dans une défaite cuisante, parce que cette méthode aggrave le mal. Elle apprend au raciste, à l’antisémite à travestir leur message ; elle oblige l’innocent à redoubler d’une vigilance qui confine à l’aliénation.

Pour combattre efficacement le racisme et l’antisémitisme, c’est-à-dire pour les dénoncer et rappeler inlassablement quels effets ils produisent, il faut pouvoir les voir et les identifier pour ce qu’ils sont. Et pas seulement sur un écran de contrôle au ministère de l’intérieur.

La seconde, qui m’a justement fait penser à la citation de Disraeli, concerne le “nouveau” combat européen contre la circoncision.

Parce que les Juifs faisaient circoncire chirurgicalement leurs fils quand les ancêtres des donneurs de leçon anti-circoncision étaient encore des sauvages sur une île ou dans un champ. Tant et si bien que quand ces sauvages se furent civilisés, ils lancèrent une Inquisition dont la première mesure visait à interdire la circoncision.

Parce qu’absolument partout sauf en Europe, au XXIème siècle, on considère la circoncision comme une pratique hygiénique et le rite juif comme précurseur en la matière. Parce qu’en Afrique, pour lutter contre les maladies vénériennes, on mène des campagnes pour la circoncision.

Et surtout parce que tout le monde sait ce qui se passera si l’Union européenne finit par se lasser de réguler les climatisations et les aspirateurs et met sa menace à exécution.

Mais personne, bien sûr, n'y prête attention : “écoutons la voix de la raison, affirmons les principes et protégeons les enfants, et chacun verra”. Entre la justice et sa mère, l’Européen préfère la justice.

Comprenez : s’il fallait admettre qu’interdire la circoncision reviendrait à demander aux Juifs d’Europe d’abandonner le judaïsme ou de partir1, la discussion prendrait un tout autre tour. Il faudrait s’interroger sur les similitudes avec l’Inquisition ; il faudrait se demander, aussi, si l’Europe est capable de laisser ses Juifs tranquilles plus de trois générations d’affilée.

Sans l’admettre, donc, on vous proposera une rédemption paulienne plutôt qu’un jugement de Salomon : conservez votre liberté de conscience mais renoncez à cette affreuse mutilation ; pensez ce que vous voulez, mais faites ce qu’on vous dit.

Vous commencerez par expliquer qu’il n’y a nullement mutilation mais au contraire rite ancestral accompli selon une tradition infiniment soucieuse d’hygiène et de la santé de l’enfant. On vous répondra que les médecins comme les philosophes sont formels : qu’il ne s’agit que des derniers restes de la sauvagerie des temps anciens et que de toute façon c’est la liberté de votre enfant que vous entravez et que l’État défend.

Et quand vous protesterez que c’est un marché de dupes, et qu’enfin, si on vous laisse penser on doit aussi vous laisser faire et être, on vous rappellera, en gage de bonne foi mais aussi pour vous confondre, avec quelle vigueur la lutte contre le racisme et l’antisémitisme est menée, sur les mêmes principes et avec vos encouragements.


  1. Les musulmans sont aussi concernés, bien sûr, mais il me semble, sans être expert du sujet, que l’Islam regarde moins la circoncision comme consubstantielle de l’appartenance que le judaïsme. Les précisions sont bienvenues en la matière. 

 
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