Le grand retour de l'idéologie française  

(Texte initialement publié sur Blogger)

On y est arrivé : cette grotesque affaire Kouchner bat enfin son plein. Enfin, “affaire”, c'est vite dit. Comme je l'ai déjà indiqué en réponse au premier billet de Juan sur le sujet, absolument rien de ce qui est “reproché” à Bernard Kouchner en relation avec son activité de conseil au Gabon ne porte la moindre trace d'illégalité.

Il faut donc croire – et Pierre Péan ne s'en cache apparemment pas – que l'on se situe plutôt sur le terrain moral. Et bien ne nous privons pas : c'est justement sur le terrain moral que j'aimerais notifier quelques remarques à l'encontre de nos Saint-Just des temps modernes.

Sur cette ridicule histoire gabonaise tout d'abord : Pierre Péan, et il n'est pas seul, nous explique qu'il n'est pas moral pour un défenseur des droits de l'homme de contracter avec des pays dont les états de service en la matière n'ont rien de reluisant. Intéressante position en théorie, pleine de rectitude et fort honorable sur le fond. Mais il faut bien revenir à la réalité : Bernard Kouchner, via son activité de consultant pour le compte de la société Imeda, a contribué à la mise en place d'un système d'assurance maladie au Gabon. Seules les démocraties irréprochables auraient-elles droit à un tel luxe ? Voilà qui ne colle ni avec le pragmatisme qui motive souvent la politique internationale de notre démocratie, ni avec le tiers-mondisme qui sert tour à tour d'adversaire et de prétexte à ce dernier…

On reproche aussi à Bernard Kouchner d'avoir demandé au président gabonais le règlement de la dernière facture de la société Imeda, alors qu'il était déjà ministre du gouvernement Fillon. Faut-il en rire ou en pleurer ? Où sont les preuves d'une telle conversation ? Un courrier à en-tête du ministère ? Non. Un témoignage quelconque ? Non plus. Rien, absolument rien… On est dans l'affabulation complète. Peut-être Kouchner a-t-il mentionné la facture en question à Omar Bongo, mais peut-être pas. C'est improuvable ? Mais le contraire l'est tout autant ! Alors pourquoi ne pas l'écrire ? Déshonorer, c'est une vocation.

En réalité, il faut bien l'avouer, c'est l'évocation de l'argent qui pose problème ici, qui excite la rancoeur, la jalousie, la haine aussi. Toutes ces sommes, tous ces montants, les espèces sonnantes et trébuchantes que l'on s'imagine à leur évocation : c'est pas net. Il y a forcément quelque chose de pourri là-dessous. Médecins sans frontières, le droit d'ingérence, le Rwanda… Foutaises ! C'était pour les sous ! C'est l'argent qui est immoral, dans l'esprit de Péan et des suiveurs qui lui font tristement écho. L'argent, c'est le pouvoir, les manipulations, les sales coups. Demandez à Stavisky.

Mais derrière quel masque le ministre déchu cacherait-il cet inacceptable vice ? Voilà la question à laquelle Péan a réellement tenté de répondre - en 325 pages, s'il-vous-plaît. J'ai acheté ce livre et je l'ai lu. Il a bien failli me tomber des mains ; il s'inscrit dans une tradition littéraire plutôt intégraliste que moraliste. Jean-Michel Aphatie le résume parfaitement, en une phrase :

Cette homme ne se lève pas pour la Marseillaise, il hait les valeurs de la République, il défend Israël.

L'ouvrage, dont l'affaire gabonaise ne constitue qu'un simple épisode, et pas le plus indigeste, vise en effet à démontrer que Bernard Kouchner, comme Bernard-Henri Lévy (pardon : “K.” et “Lévy”, puisque c'est ainsi que les appelle l'auteur) sont nos néoconservateurs à nous ; les suppôts français de George W. Bush et de ses sbires républicains. Bref, l'Ennemi. Mais qu'est-ce qui caractérise ce courant de pensée honni ? Quels sont les signes distinctifs de ce fléau ? Je vous le donne en mille. L'américanolâtrie, puisqu'il faut bien entendre la voix de son maître (curieux néologisme, vous ne trouvez pas ?), mais aussi le cosmopolitisme et son inséparable corollaire : l'anti-France. Ces deux-là, on les connaît depuis un bon bout de temps. On pensait même en avoir fini pour un moment avec ce genre d'accusations, mais que voulez-vous : l'histoire est un éternel recommencement.

Soyons indulgents : il a fallu une guerre mondiale et six millions de morts pour que l'on comprenne, chez nous, qu'accuser les gens de cosmopolitisme et d'anti-France, c'était les traiter de sales juifs. Mais, forts de ce constat, qu'avons-nous fait ? Nous avons interdit l'antisémitisme. Plus le droit de dire sale juif. Freud, un autre cosmopolite invétéré, avait un mot pour cela - ou plutôt deux : le processus s'appelle refoulement ; ce qui en résulte, un tabou. En voulant rendre l'antisémitisme hors-la-loi, c'est-à-dire en faisant de sale juif un mot tabou, on a aussitôt rendu le vocable antisémite tabou.

Ca n'est pas rien, un tabou : brisez-le, et vous serez bien plus coupable que votre agresseur ! Mais c'est aussi bien commode : ça permet de dire tout ce qu'on veut, ou presque, sans prendre trop de risques. On peut tranquillement dire, par exemple, que BHL défend Kouchner par copinage ; que ce copinage réside dans l'amour qu'ils ont en commun pour le pouvoir, les médias et l'argent. On peut même aller plus loin, tout proche de briser le tabou, mais assez politiquement correct quand même pour pouvoir s'en défendre : on peut s'étonner qu'il ne se trouve que des Juifs pour défendre un Juif, qui lui-même ne fait que répondre en Juif lorsqu'il s'indigne d'être traité de cosmopolite. On peut même demander à un Juif s'il a pensé à réfléchir, avant de réagir en Juif. Barrès n'aurait pas fait mieux - oui, mais Barrès était antisémite, lui ! Curieuse inversion : on peut dire tout ce que l'on veut, du moment que l'on n'appartient pas à la race des antisémites.

En fait, il y a un seul véritable problème, avec un tabou. Tout le plaisir se trouvant dans la transgression, on brûle d'envie de le briser, mais on ne peut pas : c'est interdit. Alors on s'en approche petit à petit ; et à chaque fois qu'on est rappelé à l'ordre, on crie de plus en plus fort : ça fait augmenter le plaisir ! Mais ce qu'on ne voit pas, aveuglé par tant de sensations enivrantes et par l'intense sentiment de liberté effrontée qu'elles procurent, c'est qu'au moment où l'on se rendra compte que toutes les bornes ont été dépassées, il sera déjà beaucoup trop tard

 
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