À l'attention des candidats à la primaire socialiste

(Texte initialement publié sur Posterous)

Après une lecture attentive de la dernière sortie d'Arnaud Montebourg dans Libé (qui est un peu à la pensée de gauche, il faut bien le reconnaître, ce que The Onion est à la presse d'information), je me dis que Hugues Serraf a probablement raison : la primaire du PS se transforme peu à peu en “championnat de France du socialisme”. Une idée terrifiante pour au moins deux raisons - trois pour quiconque a déjà soutenu une conversation avec Hugues. Mais restons-en à deux pour l'instant, c'est plus propre et ça m'attirera moins d'ennuis.

Première raison : le championnat de France du socialisme, on va pas se mentir, on commence à connaître. C'est en général une compétition qui se remporte au nombre de buts contre son camp.

D'ailleurs, Aubry et Montebourg viennent de donner le coup d'envoi, et on voit déjà les dégâts. La première réalise une superbe talonnade dans ses propres filets en proposant, alors que la moitié de l'occident se demande comment payer ses dettes souveraines, d'augmenter de 40% le budget de la culture en France. Le second, moins expérimenté mais plus fougueux, ne se démonte pas : en pleine révolution numérique, il imagine un “prix unique de la culture”, fourni avec l'impôt multiple intégré. La saison s'annonce riche en buts.

Déjà que notre bon vieux prix unique du livre nous prive à nous Français, peuple de lettres et de culture s'il en est, d'une offre décente en livres numériques, alors même que ce marché dépasse aux États-Unis celui du bouquin en vrai tronc d'arbre, Montebourg, auteur pourtant très prolifique, entend généraliser la paralysie économique à tous les bruits qui pensent, à toutes les photos qui valent mieux que mille mots, et à tous les films qui sont quand même pas mal en VF (et puis au moins on passe pas deux heures à lire en dessous). (Mes excuses à mes trois lecteurs et demi : je viens de compléter la phrase la plus longue de ma triste histoire littéraire.)

Passons sur la perspective de voir les FNAC et autres Virgin Megastores transformés en magasins généraux soviétiques (très rigolo à imaginer, ceci dit). Passons aussi, tant qu'on y est, sur la réaction d'Apple, Amazon et consorts quand ils apprendront que la France leur a réglé par le vide leur petit problème de concurrence échevelée. Le plus navrant, dans cette histoire, reste de se dire que Lady Gaga aura officiellement la même valeur chez nous (peuple de lettres, etc.) qu'André Rieu. Non, zut, mauvais exemple. Je voulais dire Tchaïkovski.

En plus, le raisonnement ne tient pas une seconde : s'il fallait soumettre à un prix unique tous les produits et services dont l'importance est primordiale dans une société éclairée (peuple de lettres, ter), pourquoi commencer par la culture ? Moi, je commencerais par l'impôt. Et oui : à gauche, on explique souvent que l'impôt est le prix à payer pour bénéficier des services publics d'un État généreux et protecteur. Pourquoi on paierait pas tous le même alors ?

Mais je sens bien (et vous aussi, j'en suis sûr) que je m'éloigne du sujet. Attaquons-nous - un peu plus sérieusement - à la seconde raison.

La seconde raison, donc, c'est que même si l'idée d'un championnat de France du socialisme est très séduisante - la preuve, même Villepin veut jouer -, on sait tous, au fond de nous, où mène cette folle aventure. Enfin, tous sauf peut-être celles et ceux chez qui l'admiration pour Montebourg dépasse un peu le simple cadre politique. (Je ne compte pas les mélenchonistes, pour qui je ne peux plus rien faire sauf des contrepèteries.)

Où ça, demandez-vous ? Eh bien où nous en sommes déjà : au bord du précipice.

Soyons honnêtes cinq minutes. Le mieux-disant culturel, le prix unique de ceci et les subventions à cela, on a déjà essayé ; résultat, nous sommes un des pays où on lit le moins dans le monde développé, notre presse papier est au bord de l'apoplexie, et notre industrie musicale veut nous faire acheter les disques d'artistes recrutés par télé-réalité en nous menaçant de couper notre connexion Internet.

Le même constat vaut pour à peu près tous les domaines dans lesquels cette formule de génie a été appliquée : salaire minimum élevé et contrats aidés contre chômage de masse ; cotisations sociales pharaoniques et crédits d'impôts en tous genres contre croissance proche du néant ; et même, taxis à taux princier et numerus clausus contre crises de nerfs à répétition tous les soirs à Paris. Je m'arrête ici, vous voyez à peu près où je veux en venir.

Alors j'entends déjà les plus cyniques, ceux qui passent les universités d'été à jouer à la belote au lieu d'écouter les discours des éléphants : le championnat de France du socialisme, c'est juste pour la campagne ; d'abord on promet, après on discute. Le problème, chers camarades, c'est qu'on n'enchaîne pas impunément les prophéties auto-réalisatrices : à un certain moment, il faudra passer à l'action, histoire de donner des gages. C'est comme ça, remarquez, que la France s'est retrouvée avec une semaine de 35 heures, et les États-Unis avec une protection sociale toute neuve à détricoter dans les trois ans sous peine de défaut souverain.

Comme il est temps de conclure et que je ne suis pas le genre de garçon à faire du mauvais esprit pendant douze paragraphes sans y mettre au moins une note positive, voici ce que je propose à Mesdames et Messieurs les candidats à la primaire socialiste :

Et si vous essayiez, au lieu de vous tirer la bourre à qui proposera la mesure la plus vintage, de simplement dire la vérité sur l'état du pays ? Et, puisqu'il faut bien faire des promesses, de promettre que vous essaierez de mieux nous en sortir que le camp d'en face ?

Je sais, c'est radical comme idée. Mais ça pourrait fonctionner au-delà de vos espérances.

P.S. : Je réalise que j'ai franchement explosé mon quota habituel de propositions entre parenthèses et/ou entre tirets. Je promets de me mieux me maîtriser à l'avenir.

 
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